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Synthèse du jury -conférence de consensus du 25 janvier 2006 -IUFM de Créteil

Les finalités de l’analyse des pratiques professionnelles

vendredi 28 avril 2017, par Philippe Clauzard

Le but ultime des cinq démarches d’analyse des pratiques professionnelles présentées le 25 janvier 2006 est à chaque fois le même : chercher, comme le disait F. Giust-Desprairies dans son exposé d’ouverture, à « améliorer l’efficience des professionnels ». Il est clair, cependant, que sous la même dénomination et à travers un fonctionnement globalement identique (des professionnels examinent en groupe, sous la direction d’un animateur, l’exercice qu’ils font de leur métier) ces cinq démarches entendent obtenir l’amélioration recherchée en visant des cibles différentes.

Cette disparité se repère à la place plus ou moins importante assignée dans le groupe d’AP à la personne du participant et donc au degré d’implication - parallèle au nombre de séances - qui lui est proposé.

On peut, de ce point de vue, distinguer trois niveaux :

- un premier niveau (A. Robert, P. Mayen) s’intéresse au geste professionnel, dont l’observation permet de développer une meilleure connaissance du métier, avec comme corollaire une meilleure adaptation aux situations professionnelles
- un deuxième niveau (R. Etienne) s’attache à éclairer dans l’exercice du métier les processus qui sous-tendent l’action. On en attend une prise de conscience qui permette au professionnel de mieux mesurer l’écart entre l’intention et la réalisation, entre le dire et le faire, et de construire progressivement une meilleure connaissance du métier, porteuse d’une nouvelle confiance en soi
- un troisième niveau (F. Giust-Desprairies, C. Blanchard-Laville) s’efforce d’aider le sujet à prendre conscience de ce qui obère à son insu sa relation à l’autre dans son activité professionnelle. Les éventuelles modifications de l’agir professionnel résulteront, dans ce cas, d’un travail sur l’être, accompli par le participant lui-même.

L’analyse du geste professionnel

A. Robert, autour de l’apprentissage des mathématiques, et P. Mayen, pour des activités en émergence, se réfèrent à deux corpus théoriques apparentés : la théorie de l’activité, pour l’une ; l’ergonomie, pour l’autre. Les champs d’étude qu’ils ont retenus, cependant, différencient quelque peu leur projet. S’intéresser à l’apprentissage des mathématiques, en effet, c’est travailler dans le cadre d’un groupe homogène, référé à un même contenu disciplinaire. S’intéresser à une activité en train de se faire, en revanche, c’est se focaliser sur un observable dont personne (ni les participants, ni l’animateur) ne possède véritablement la clé. Le rapport à l’incertitude induit ici des postures différentes et modifie, du même coup, la cible visée.

A. Robert invite les participants de son groupe d’AP à examiner ensemble des situations d’enseignement « significatives ». L’objectif est de rendre le professionnel capable de décomposer les activités, de différencier les pratiques stables de celles qui ne le sont pas : de porter, en somme, sur son activité professionnelle un regard plus détaché (la mise à distance nécessaire à une observation efficace explique l’utilisation privilégiée de l’enregistrement vidéo), donc mieux informé ou plutôt mieux en mesure de s’informer. Ce type d’AP est centré sur les gestes du métier que l’on cherche à adapter au mieux aux situations, en posant que toute situation professionnelle est complexe et qu’y interfèrent des données aussi bien institutionnelles ou sociales que personnelles. Le regard que l’on pose sur la complexité, cependant, se situe tout entier du côté du rationnel : tout travail sur ce qui relèverait du « psychisme » en est explicitement écarté.

Chez P. Mayen, l’objet de l’analyse est également le travail, avec cette spécificité qu’il s’agit d’une activité nouvelle ou en mutation. Le groupe engagé dans cette AP d’un genre particulier va s’employer, à travers, notamment, « la production d’un écrit collectif adressé à d’autres pour dire le travail et l’apprentissage du travail », à « construire ensemble le métier », à « définir les manières d’agir » et à « structurer des repères » afin « de construire des conditions pour accroître le pouvoir d’agir des professionnels ». C’est cette construction commune d’un cadre qui constitue la finalité de ce groupe d’AP. Même si P. Mayen souligne que l’absence de cadre « est une souffrance », la prise en compte d’une dimension psychique n’est pas au centre du travail.

La recherche conjointe d’un mieux faire et d’un mieux être

Le Groupe d’Entraînement à l’Analyse de Situations Éducatives (GEASE) invite, explique R. Étienne, à « s’exercer à chercher et à comprendre », de façon à « mieux agir » et « à restaurer l’estime de soi et la confiance en soi ». La situation-problème rapportée au groupe par un participant va se trouver progressivement éclairée, enrichie, par les questions et les interventions des pairs. Un savoir sur le métier s’édifie ainsi dans la durée. Cette construction s’effectue dans un registre qui relève plutôt du cognitif. Pour R. Étienne : « On démonte le réveil pour en analyser les rouages ». L’affect (qui n’est explicitement ni exclu ni sollicité par le dispositif) est intégré dans « la mutidimensionnalité des situations ». Le GEASE, comme les deux types d’AP précédemment évoqués, fonde sa pratique sur la prise en compte d’une complexité qui, pour être maîtrisée, doit être désintriquée, découpée, mise à plat. La mise à distance, cependant, dans le cas du GEASE, n’a pas seulement pour finalité de produire des enseignants efficaces : elle veut aussi en faire des enseignants qui vivent un rapport plus heureux à leur métier.

Au croisement des tensions du personnel et du social

C. Blanchard-Laville, à travers le texte qu’elle a transmis aux organisateurs de la journée d’étude, et F. Giust-Desprairies, dans son propre exposé, se réfèrent toutes deux à la psychanalyse : une psychanalyse qui ne se veut pas coupée du social et de l’institutionnel, pour C. Blanchard-Laville ; une psychanalyse clairement tournée du côté de la psychosociologie, pour F. Giust-Desprairies. Dans l’un et l’autre cas, c’est le sujet porteur d’affects, agi par l’inconscient, qui est au centre du dispositif. Un écart, peut-être, distinguera ces deux approches : c’est en rapport avec le gain de professionnalité qu’on vise. L’amélioration de l’efficience des professionnels apparaît plus clairement recherchée par F. Giust-Desprairies, quand C. Blanchard-Laville, dans le type de travail qu’elle propose, ne préjuge pas du point d’arrivée : l’amélioration, si elle se produit, arrivera, peut-on dire, par surcroît... C. Blanchard-Laville, qui emprunte sa démarche aux groupes Balint (Balint, 1957) à l’origine réservés aux médecins, se donne comme finalité principale de travailler « à la co-construction du sens » des pratiques professionnelles en cherchant à « prendre la mesure des empêchements à fonctionner comme chacun le souhaiterait idéalement » et « à tenter de se dégager un peu des obstacles dont la source nous échappe au quotidien et qui nous taraudent à notre insu dans notre activité professionnelle d’enseignant, d’éducateur et ou de formateur ».

F. Giust-Desprairies inscrit plus nettement le sujet dans son contexte. Le registre intersubjectif est ici convoqué parallèlement au registre subjectif : le sujet porteur d’affects se déploie au sein des logiques institutionnelles, organisationnelles et sociales qui le déterminent. Tout comme chez C. Blanchard-Laville, l’analyse est conduite à partir du discours adressé par le participant au groupe afin de permettre, au travers d’une mobilisation affective importante, que soient élucidées des situations à propos desquelles le praticien pourra « s’entendre dire » (par lui-même, plus que par le truchement de l’animateur ou des participants) ce qui jusqu’à présent lui restait obscur, méconnu. La finalité de ce dispositif est, là encore, une co-construction du sens des pratiques professionnelles qui favorisera remaniements et changements internes. Changements qui ne supposent pas l’instauration de nouveaux modèles : on travaille simplement à élucider ce qui se « tenait en creux » et à comprendre (voire à dénouer) les logiques psychiques, affectives, et sociales qui l’enserrait. Notons également que le travail intersubjectif instauré dans le cadre du groupe présentifie, pour F. Giust-Desprairies, la dimension sociale. Le groupe d’AP est institué, il actualise donc la dimension institutionnelle et vivifie, ce faisant, la construction d’un lien micro-social essentiel pour se « sortir de la déshumanisation ». Enfin, une des visées essentielles de ce travail est de permettre au sujet « d’être sujet de son propre développement et de sa propre autonomie ».

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