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Professeur(e) d’université  : un sport de combat  !

mardi 7 novembre 2017, par Philippe Clauzard

Concurrence, compétition, rentabilité, urgence... Voici quelques-uns des maîtres-mots qui rythment aujourd’hui la vie des corps académique, scientifique et administratif de l’alma mater. Et, par ricochet, la vie des étudiants. La «  managérialisation  » de l’université est en marche. Un mouvement dangereux qui n’est pas sans conséquence sur les valeurs officiellement défendues par l’institution universitaire. Face à ce rouleau compresseur, des voix discordantes prônent la «  désexcellence  ». Afin de prouver qu’une autre université est possible.

Il existe différents moyens de tenter de changer le monde. Fraîchement diplômée, j’ai décidé d’affronter le monde en travaillant en politique. Je m’attendais à la violence de cet univers. La sélection de nos dirigeants par l’élection érige la confrontation au cœur de notre régime politique. Les mots parlent d’eux-mêmes  : ils empruntent au vocabulaire sportif (la «  compétition électorale  ») ou militaire (la «  campagne électorale »). Là-bas, la concurrence était rude. Les rapports de force, permanents. Lassée du tumulte, je me suis tournée vers la carrière universitaire et ses murmures. Je pensais substituer la coopération au combat. La réflexion au rapport de force. Rien ne me préparait à la violence du milieu universitaire. Celle-ci n’est pas (encore  ?) sanglante. Elle est pourtant omniprésente. Elle ne s’exprime pas à coup d’uppercuts. Mais d’ulcères. En politique, j’ai vu beaucoup de mes collègues tomber, par démotivation, dégoût ou disgrâce. Je m’en doutais en entrant dans ce monde. À l’université, j’assiste aussi à l’écroulement de mes collègues. Jamais, je ne l’aurais imaginé. De mémoire humaine, on n’a jamais vu des chercheurs attaqués par des piles de livres. Ou des professeurs avalés par leur lutrin. Alors, que se passe-t-il dans nos universités  ?

La mécanisation de l’université

L’image de l’universitaire flottant dans une bibliothèque en écoutant ses neurones penser a vécu. Je fais partie de ceux et celles qui ont beaucoup ri en lisant David Lodge et ses descriptions à la fois féroces et tendres du monde universitaire du siècle dernier 1. On y découvre un monde replié sur lui-même, pique-assiette, miné par l’égocentrisme et agité par les guerres intestines pour des enjeux dérisoires. Ce ne sont pas ces traits qui rendent le tableau de Lodge caduque. Ni même l’omniprésence du téléphone fixe et de la photocopieuse. Ce qui fait date, c’est que ses personnages ont encore le temps. Le temps de commencer la journée en buvant un café entre collègues. Le temps de voyager et de méditer. Au début du XXe siècle, le corps de Charlie Chaplin se pliait et se dépliait dans les rouages d’une chaîne mécanisée de production d’usine 2. Au début du XXIe siècle, le corps du chercheur-professeur universitaire ploie et se déploie dans les notes explicatives des procédures d’évaluation obscures qui rythment la vie universitaire 3  ; dans les règlements kilométriques des appels d’offres, programmes de recherches, octrois de subsides, contrats en tout genre  ; dans les modes d’emploi des innombrables e-outils et programmes censés l’aider à faire toujours plus (encodage de notes, gestion de cours virtuels, hyperplanning...)  ; dans les incessants décrets qui assignent à l’université de changer, de se réformer, de se transformer, mais qui, en bout de course, n’obtiennent que son épuisement. Chercher, enseigner, gérer...

Le corps du chercheur-professeur universitaire ploie et se déploie dans les notes explicatives des procédures d’évaluation obscures qui rythment la vie universitaire.  Actuellement, sur les épaules du/de la prof d’unif pèse un nombre infini de tâches qui le/la menacent dangereusement de déboîtement. Bien sûr, il/elle doit chercher, ce qui revêt une multitude d’obligations qui vont de la réalisation de recherches empiriques à la publication en passant par l’organisation d’évènements scientifiques ou l’encadrement de thèses. Il/elle doit également enseigner. Le sommet de l’iceberg, ce sont les heures prestées devant les étudiants. Les couches moins visibles, ce sont les heures de préparation, les corrections d’examens, les encadrements de mémoire, les permanences... Par ailleurs, il/elle doit gérer et administrer. Son université, sa faculté, son centre de recherche, son labo dans tous ses aspects (personnel, financement, budget, contrats). Dans ce cadre, il/elle doit participer à de multiples réunions, groupes de travail, processus d’évaluation – et, normalement, les préparer et en faire le suivi. Enfin, à raison, la société attend de l’université qu’elle ne se referme pas sur elle-même comme un tupperware. On attend donc de ses membres qu’ils s’ouvrent vers l’extérieur en s’impliquant dans les débats de la cité (presse, conférences...). Mener de front toutes ces tâches est difficilement négociable en termes de temps  : pour les accomplir toutes correctement en même temps, il faudrait plusieurs vies. De plus, les talents à mobiliser sont très différents. On peut être un chercheur rigoureux, mais un piètre maître d’équipe. Un pédagogue passionnant, mais un plat gestionnaire de ressources. En outre, ces compétences résistent à être activées de concert. Comment penser tout en gérant  ? Comment rester un chercheur tout en devenant un entrepreneur de la recherche  ? Le théâtre cornélien est planté. Si on admet que ces tâches sont impossibles à mener de front, comment les agencer, les trier, les prioriser  ?

Beaucoup, vite, loin, mal 

Comme l’explique si bien Thomas Lamarche 5, l’université est le repaire des perfectionnistes. Des anxieux. De ceux qui ont la certitude de leurs doutes. En embrassant la carrière universitaire, les professeurs-chercheurs décident de consacrer leurs talents à la remise en cause. Ce n’est pas tant le tranchant de la réponse que la courbe de la question qui dessine leur horizon. En multipliant les tâches qui pèsent sur leurs épaules, l’université du XXIe siècle appuie là où cela fait mal  : elle prie ses travailleurs d’en faire toujours plus, plus vite, plus loin et plus mal. Or, en tant que perfectionnistes, ce sont les derniers à pouvoir répondre à cette sollicitation sans dégât majeur. Elle les somme d’abandonner ce qu’ils sont et de devenir ce qu’ils ne sont pas. Elle les place dans un conflit de loyauté insoluble entre ce qui est attendu d’eux et ce qu’ils attendent d’eux-mêmes. La seule manière de faire de plus en plus sans le faire (beaucoup) plus mal est de rogner sur les loisirs, sur le temps de sommeil, sur la vie non professionnelle. En découle une prolifération de maladies, burn-out et autres pathologies liées au stress au travail.

Enveloppe fermée et managérialisation

Il existe une seconde raison pour laquelle le petit monde universitaire décrit par Lodge dans sa trilogie universitaire est daté. Dans son œuvre, le monde universitaire est encore un monde à part, dont les différences (d’objectifs, de rythme, de culture) avec le monde économique sont à ce point abyssales qu’elles constituent la trame comique du troisième volet de la trilogie, Jeu de société. Actuellement, cette différenciation a vécu. La logique d’enveloppe fermée imposée aux universités depuis 1998 6 a créé les conditions fertiles d’une mise en concurrence et d’une compétition à tous les niveaux. Le financement basé sur le nombre d’étudiant(e) s positionne les universités en rivales et les incite à la chasse aux étudiants . La mode des différentes méthodes de classement universitaire en dit long  : l’heure est à la comparaison et à la rivalité, non à la complémentarité et à la coopération. Tout bas, chacun reconnaît que ces classements posent de lourdes questions de principe. Tout haut, chacun acclame le podium en espérant y grimper. Pourtant, ces classements universitaires sont à la pensée ce que le nugget est à la volaille.

Prenons-en un exemple  : le classement de Shanghaï, qui donne chaque année des sueurs froides aux recteurs/trices du monde entier et fait la une de tous nos médias sans l’ombre d’un recul. Vous pensez certainement qu’il est le résultat d’un processus de comparaison complexe mobilisant des critères diversifiés  ? Détrompez-vous  : ce classement est le résultat d’une comparaison sommaire de six critères qui prédéterminent l’issue du classement 8. Un de ceux-ci est le nombre de publications dans... deux revues  : Science et Nature. Deux revues sur l’ensemble des périodiques scientifiques du monde entier, pas une de plus  ! Deux revues anglophones. L’une américaine, l’autre anglaise. Deux revues à prédominance «  sciences exactes  ». Un autre critère est l’indice de citations dans deux outils de référencement de citations au nom mécaniciste  : le Science Citation Index-Expanded (SCIE) et le Social Science Citation Index (SSCI). Outils anglophones. Outils américains. Outils privés. Dans ce contexte, je vous le donne en mille  : les universités qui se partagent le palmarès sont invariablement (ta-tam  !)... américaines et anglaises  ! On dit souvent que le cordonnier est le plus mal chaussé. Les universités sont classées de la manière la moins universitaire qui soit. Si l’Oscar du meilleur acteur était attribué en comptant la participation des stars aux films produits par deux majors – et par ces deux majors seulement –, ce prix serait la risée du monde. Inimaginable pour les artistes. Incontournable pour les universités

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