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Texte d’étude

Qu’est-ce qu’un enseignant débutant ?

mercredi 31 octobre 2012, par Philippe Clauzard

On peut avancer quelques traits caractéristiques :

- l. Un débutant est entre deux identités, il abandonne sa peau d’étudiant en instance d’examen pour se couler dans celle d’un professionnel responsable de ses décisions.
- 2. Le stress, l’angoisse, diverses peurs, voire des moments de panique, prennent une forte importance, qui décroîtra avec l’expérience et la confiance.
- 3. Il faut au débutant beaucoup d’énergie, de temps et de concentration pour resoudre des problemes que le praticien experimente regle de facon routiniere.
- 4. Sa gestion du temps (de préparation, de correction, de travail en classe) n’est pas très sure, il est de ce fait souvent en déséquilibre, donc fatigue et tendu.
- 5. Il est en état de surcharge cognitive, accapare par un trop grand nombre de problèmes. Il "zappe" et connait dans un premier temps l’angoisse de la dispersion, plutôt que l’ivresse du praticien qui "jongle" avec un nombre croissant de balles.
- 6. Il se sent généralement assez seul, coupe de ses camarades d’études, faiblement intégré et pas toujours bien accueilli par ses collègues plus anciens.
- 7. Il est "entre deux chaises", hésitant entre les modèles reçus durant la formation initiale et les recettes plus pragmatiques qui ont cours dans le milieu professionnel.
- 8. Il n’a guère de distance a son rôle et aux situations.
- 9. ll a le sentiment de ne pas maitriser ou alors au prix fort, les gestes élémentaires du métier.
- 10. Il mesure la distance entre ce qu’il imaginait et ce qu’il vit, sans savoir encore que cet écart est normal et ne tient pas a son incompétence ou à sa fragilité personnelles, mais au saut que représente la pratique autonome par rapport a tout ce qu’il a connu.

Ces conditions favorisent la prise de conscience et le debat, puisque rien ne va de soi. Alors que des praticiens experimentés devalorisent ou ne percoivent même plus leurs gestes quotidiens. les étudiants mesurent ce qu’ils supposent de sérénité et de compétences chèrement acquises. La condition de débutant induit donc, a certains égards, une disponibilité, une quête d’explications, une demande d’aide, une ouverlure a la reflexion.

Toutefois, les angoisses peuvent aussi bloquer la pensee, engendrer un besoin irrepressible de certitudes (Baillauques et Louvet, l99O ; Baillauques et Breuse, 1993 ; Hetu, Lavoie et Baillauques. 1999). Pour accepter qu’il importe de refle- chir quand tout est difficile, sans attendre des temps meilleurs, un etudiant doit accomplir un chemin important, prendre le contre-pied du metier d’eleve qu’il a pratique aussi longuement et qui lui a reussi. .. Il ne fera ce chemin que si l’ensemble du dispositif de formation est concu dans ce sens, avec coherence et transparence, les étudiants sachant exactement à quelle démarche on les convie.

(...)

L’ adhesion active des etudiants a la demarche clinique et reflexive de fonnation suppose au moins quatre conditions forces :

1. Une transposition didactique et des référentiels de compétences essentiellement orientes vers les pratiques effectives d’ enseignement et leur dimension reflexive.

2. Une place importante donnée aux savoirs de la pratique et sur la pratique, pour équilibrer le poids des savoirs a enseigner ou des savoirs savants décontextualisés.

3. Une formation a la fois universitaire et professionnelle, liberee tant de,l’aca- demisme classique de l’Alma Mater que de l’obsession prescriptive des Ecoles Normales.

4. Une formation en alternance, dès ses débuts, avec une forte articulation théorie-pratique. La réflexion sur les problèmes professionnels ne peut s’entrainer que si l’on se réfère constamment aux pratiques. Si elles constituent un avenir lointain et abstrait, comment pourrait-on en faire la matière première du travail de formation ?

Former un débutant réflexif ne consiste pas à ajouter un contenu nouveau a un programme déjà charge, ni une compétence au reférentiel. La dimension reflexive est au coeur de toutes les compétences professionnelles, elle est constitutive de leur fonctionnement et de leur développement. Elle est donc inséparable du débat global sur la formation initiale, l’alternance et l’articulation théorie-pratique, la démarche clinique, les savoirs, les compétences et l’habitus des professionnels.

P.-S.

Extrait de "Développer la pratique réflexive dans le métier d’enseignant", de Philippe Perrenoud, 2001

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